Chapitre I.
19H36. +++ « Casey, Léo, Décendez vite ! » +
A la suite du rugissement tonitruant de la voix angoissé de leur mère, les deux jumeaux descendirent en hâte l'escalier vernis de bois sombre. Dans un mouvement d'inattention, Léo s'écrasa comme une crêpe sur la dernière marche et Casey fut secouée d'éclats de rire en l'aidant à se remettre sur pied. La silhouette de leur mère se planta alors devant ses deux rejetons inconscients, un air impassible sur son visage mince, des larmes coulant sur ses joues pâles, elle leur annonça d'une voix étranglée par les sanglots que l'état de leur père venait de s'aggraver.
++Casey, réalisant soudain la gravité de la chose, contourna sa mère avec une indifférence mesurée, bientôt rejointe par son frère, pour se rendre d'un pas léger et rapide dans le salon, là où était étendu son père sur le divan, les yeux fermés et le front crispé, il ruisselait de sueur. Jacob Brown se tenait la poitrine en se tordant de douleur. La jeune Casey s'assit en tailleur au pied du canapé de couleur beige, rejeta derrière elle ses long cheveux d'un roux intense, glissa avec délicatesse sa main droite dans la main menue de son père, et de sa main gauche, elle caressa les quelques cheveux d'un noir de jais. A côté d'elle, Léo ne disait rien et sa respiration était bizarrement sifflante. Il était angoissé, il avait peur ; Casey le savait, elle le ressentait.
++Sofi Brown était restée au pied des escalier, elle portait un petit tablier bleu sale par dessus ses vêtements, ses yeux vert émeraude étaient vides, son regard était placide. Elle fixait sans ciller un point juste au dessus de la bibliothèque, mais on ne distinguait pas lequel exactement.
Ne supportant certainement plus la vue de son mari à l'agoni, Sofi se dirigea difficilement vers une autre pièce sombre. Elle pressa ses doigts frêles sur les touches du téléphone sans fil, les chiffres : 4, 9, 6 et 3 qui composaient le numéro de l'hôpital de Mayville se représentèrent sur le petit écran vert. Une voix nasillarde se fit entendre, la situation expliquée par la voix étouffée de Sofi, une ambulance fut envoyée. La mère raccrocha, monta à l'étage et s'enferma dans la salle de bain, sans un mot à sa famille.
Casey se redressa puis se leva laissant son frère au chevet de leur père. Elle se dirigea vers la porte en bois massif qui était celle de sa chambre, la poussa et la referma derrière elle, s'assit à la chaise de son bureau et attendit, elle ferma les yeux et compta les secondes. Elle entendait la musique que faisait une ambulance déchaînée, Casey l'imaginait, serpentant entre les voitures, à une vitesse non autorisée... Plus les secondes passaient, plus sa musique se fit distincte...
++Elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir à la volée. C'étaient sans aucun doute les médecins et infirmiers qu'elle entendait s'affairer dans la salle de séjour. Ils criaient des choses dont Casey n'en comprenait pas le sens, des trucs dans le genre de : « Passez moi un tube K19 ! ». Elle se dit qu'elle devrait peut-être aller voir, mais elle s'y résigna presque tout de suite après. Elle imagina sa mère dans une situation pathétique, par exemple dans les bras d'une vieille infirmière. Elle se demanda alors ce que son frère pouvait être en train de faire en ce moment, le connaissant mieux que personne, Casey se dit qu'il devait toujours être au chevet de leur père, lui murmurant quelques rassurantes paroles à l'oreille. Et puis elle imagina son père avec un tas de tubes K19 dans le nez.
Jacob était malade, il souffrait d'un étrange virus mais aucun médecin n'avait jamais été en mesure de dire à Casey et à son frère ce qui n'allait chez leur père, ce qui les avait très souvent perturbé durant leur petite enfance.
- Bon, on l'emmène mais...
Le sang de Casey de fit qu'un tour. Mais quoi ? Et puis pourquoi l'emmenait-il ? Qu'allait il lui faire ? Allait-il... Non. Cette pensée ne devait absolument pas lui traverser l'esprit, elle ne le tolérait pas. Elle devait faire quelque chose, ils n'avaient pas le droit de l'emmener.
Elle arriva en trombe dans le salon, faisant ainsi régner un silence complet. Tous les médecins, infirmiers et autres se détournèrent de leurs activités pour la fixer en fronçant des sourcils. Elle entendit deux voix, féminine et masculine, qui murmuraient en coeur son prénom mais elle n'y prêta pas la moindre attention. A la grande surprise de tout le monde, ce fut son père qui rompit le silence le plus gênant de toute la vie de Casey Brown :
- Casey..., commença-t-il de sa voix la plus faible, viens t'asseoir à mes cotés.
Casey s'exécuta sans un mot, sous le regard courroucé de toute l'assistance
- Ma petite Casey, dit-il d'une voix douce en lui caressant les cheveux, tu vois, tous ces gens, ils sont ici pour me soigner, car en ce moment, j'ai un grand besoin de soin, et c'est pour cette raison que je vais devoir séjourner quelques temps à l'hôpital, mais ne t'inquiète pas, nous nous verrons quotidiennement et nous resterons une vrai famille, ton frère et toi continuerez de vivre une vie normale, vous irez à l'école et serez gentil avec votre mère...
- Tu me parles comme si j'avais six ans, la coupa t-elle d'un ton brusque, Papa, il faut que tu me dises... C'est... C'est pas trop grave hein ? Enfin, je veux dire, tu ne vas pas...
- Casey !, s'écria tout d'un coup Sofi, les larmes aux yeux.
- Maman, arrête..., la conjura Léo
- Non, non Casey, il ne va pas... Il ne va rien lui arriver, il va s'en sortir, il va bientôt pouvoir...
Léo aurait voulu continuer, il aurait voulu rassurer sa soeur du mieux qu'il pouvait mais il l'aimait, et il ne voulait lui faire croire qu'il était convaincu de chose qu'il pensait en fait impossible, car Léo savait depuis bien longtemps qu'il ne restait plus beaucoup de temps à son père et il était toujours parvenu à accepter cette idée, mais pas Casey. Car Casey était très différente de lui, bien qu'elle possédait un tempérament de feu, elle était très fragile et surtout peu stable. Elle n'était absolument pas timide ou réservée, et beaucoup savait que quand il lui prenait de s'énerver, il valait mieux ne pas être dans les parages.
- Les enfants, reprit Sofi sur un ton léger, peu adapté à la situation, Mr Barret va me donner ses instructions et je voudrais aussi discuter avec votre père avant qu'il ne parte pour l'hôpital, je vous demanderais donc de lui dire au revoir et de monter dans vos chambres.
++Léo et Casey entreprirent évidemment de rechigner du mieux qu'ils le pouvaient, se bataillant avec leur mère en cranchant des arguments qu'elle ne pouvait contrer. Mais ils se résignèrent à monter lorsque leur père leur fit signe de le faire. Sofi renifla alors d'un air dédaigneux et Léo put voir que Casey avait esquissé un sourire.
++Les jumeaux montèrent lentement, aussi lentement qu'ils le pouvaient. Ils essayaient de repêcher quelques bribes de conversations, hélas, sans succès... Léo rentra le premier dans sa chambre. Il alla s'adosser contre le mur de couleur terne en et se mit à fixer un point imaginaire.
++Casey, après avoir été dans sa chambre chercher une photo les représentant tous les trois, elle, son père et son frère, lors d'un voyage en Afrique, vint se joindre à ses côtés, elle bouillonnait d'une rage folle en regardant la photo. Elle se posait des questions sur sa mère, elle n'avait d'abord pas compris son changement de ton qui avait été si soudain, bien qu'elle sache depuis son plus jeune age que sa mère était d'un caractère très versatile, peu stable, dont elle-même avait hérité. Sofi avait pour habitude de dire : « Après la pluie, le beau temps ». Casey venait d'approuvé ce proverbe qui, cette fois, se révélait vrai.
- Je la déteste..., marmonna Casey.
- Moi aussi, répondit son frère sur un ton assuré peu habituel.
- Quoi ?
Casey était surprise, car depuis plusieurs années, à chaque fois qu'il lui prenait de maudire sa mère ou d'en dire du mal et d'en faire part à son frère, il avait toujours répondu d'un ton affreusement machinal : « Ne dis pas ça... ». Or là, il l'approuvait, et c'était... Très bizarre.
- T'as raison, elle va bien trop loin, enfin – il cherchait ses mots -, elle n'a pas à nous dire cela, dans ces... circonstances, elle dépasse les limites...
++Sur ces derniers mots, chacun se tut. Ils s'absorbèrent dans leurs pensées et mille et une questions allaient et venaient dans leurs jeunes esprits mais les réponses n'étaient encore qu'insoupçonnées.
++C'est alors qu'un cri affreusement glacé ôta aux deux enfants toutes pensées lugubres et, du haut de leurs treize années, ils s'interrogèrent mutuellement et intérieurement. Puis, comme si tous deux venaient de recevoir une décharge électrique, ils se levèrent d'un bond et sortirent de la chambre à grandes enjambées. Ils se penchèrent sur la rampe de l'escalier et aperçurent du personnel de médecine qui se ruait sur le malade : son coeur venait de s'arrêter. A la même seconde, Léo et Casey se mirent à laisser couler toutes ces larmes accumulées mais soigneusement gardées tout au long de la journée tandis que le corps infirmiers se précipitaient sur Jacob, qui avait été placé sur un brancard.
++Mr Barret exerçait des pressions sur sa poitrine nue, tandis que les infirmiers et les internes criaient des paroles qui, sous l'effet de l'émotion, étaient incompréhensibles aux deux enfants. Une petite infirmière rondouillarde ne cessait de prendre le pouls de Jacob en lançant d'inquiétants regards à Mr Barret. Celui-ci se détourna du corps de Jacob après avoir prévenu tous les autres que le malade respirait à nouveau normalement puis il alla dire deux mots à Sofi qui avait le visage entre les mains, se retourna et un groupe de trois internes s'affaira autour du brancard pour le faire rouler hors de la maison.